« Le sort en est jeté, fatal, irrévocable »

Victor Bonnet écrit trois lettres à l’issue de son séjour à Jujurieux en 1862 qui marque un nouveau point de rupture avec son père. L’une est destinée à son épouse, les deux autres à son beau-frère Joseph Cottin et à son cousin Charles Lacroix.

Jujurieux le lundi 3 novembre 1862, à 6 heures du matin

Le sort en est jeté, fatal, irrévocable, je retourne à l’Anvers.

Tant que mon père était pressé de toutes parts, il paraissait ébranlé et céder, mais lorsque la solitude le rendait à lui-même, ses propres sentiments reprenaient le dessus ; il me l’a ainsi dit ; que puisque nous avions un commencement d’établissement à Anvers et des chances de réussite, le mieux était d’y rester ; qu’on savait bien ce qu’on quittait, mais non pas ce qu’on prenait, c’est-à-dire que nous pouvions bien voir les difficultés que nous éprouvions à Anvers, mais non pas celles que nous trouverions à Lyon, qu’il lui était assez difficile de me donner chez lui une place convenable sous tous les rapports, vu que toutes les places étaient très bien remplies, vu la position qu’il fallait convenablement à mon âge, à ma position vis-à-vis de lui, vus les besoins de ma famille, il ne voyait pas comment il pouvait me donner tout cela chez lui !!!

Mais mes tantes disent, console-toi toujours, il y a un grand pas de fait ; les témoignages d’affection et d’intérêt que je reçois de toutes parts sont excessifs et tu n’en es nullement séparée, au contraire, la bourgeoisie de Jujurieux, Mrs les Maupetit, les de la Tour, tous les plus fiers parents s’étendent avec complaisance devant moi sur les mérites d’une mère qui a si bien élevé ses enfans et qui les a elle-même élevés tous, et ils me chargent particulièrement, les plus hauts placés les tout premiers, de te présenter leurs hommages et de te féliciter sincèrement. Quant aux anciennes personnes qui nous connaissent tous deux, je n’ai pas besoin de t’en parler, mais je suis tout embarrassé et honteux d’avoir si mal à répondre à leurs pressantes sollicitations.

Je dois finir, le temps presse, nous partons d’ici à 9 heures. Je tenais à te dire ces choses et à t’écrire encore une dernière fois… Je t’embrasse de tout mon cœur, une fois séparé de ces lieux enchantés de mes parents, je n’aurai qu’une pensée, ce sera toi, la vapeur nous entraînera trop lentement…

Lettre à Marie Bonnet, son épouse.

Anvers 17 novembre 1862

Je me sens tout heureux et tout consolé de la visite que j’ai faite à tant de bons parents et dans des lieux qui m’étaient si chers, que j’avais pensé ne plus revoir et où j’ai été si excessivement bien accueilli…Mes enfants ont dû être moralement édifiés de tout ce qu’ils ont vu et entendu pendant ces six semaines qu’ils ont vécues au milieu de vous, et j’en éprouve un grand contentement, car la société d’Anvers est à craindre, et je leur peignais toujours la France comme le pays de toutes les vertus et la maison de leur grand papa comme la terre de Canaan…

Lettre à Joseph Cottin, son beau-frère.

Anvers 28 novembre 1862

Ma pensée est constamment pleine et de ces lieux que j’ai revus et de tous ces parents que j’ai retrouvés ; le bien que m’a fait l’accueil amical que j’ai reçu de tout le monde est extrême ; le court espace de temps que j’ai passé au milieu de vous tous me faisait l’effet d’un rêve enchanteur ; je m’étais habitué à me considérer comme si irrévocablement séparé de tout ce monde au milieu duquel je me suis retrouvé tout à coup et inopinément, comme tout transporté, c’était comme féérique…

Lettre à Charles Lacroix, son cousin.

Papiers Cossieu – Papiers Cottin, Vivier – Papiers Lacroix.

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1848