« L’ouvrière est dressée en temps utile »

Aumônier du pensionnat de Montboucher, dans la Drôme, l’abbé Meyzonnier détaille les motivations qui ont présidé à un encadrement par des sœurs.

Obéir à leurs convictions religieuses a été le premier mobile… des hommes qui ont établi cette organisation… Et pourquoi faudrait-il le trouver mauvais ?… En visitant ces manufactures soumises à une direction religieuse, avez-vous fait attention à leurs colossales proportions ?… quel est l’intérêt du propriétaire ? Que ces établissements établis à grands frais ne subissent pas de chômage, mais fonctionnent tous les jours et dans toutes leurs parties ? La localité où ils sont situés peut-elle fournir un contingent d’ouvrières au niveau des besoins de l’atelier ? Evidemment non… Venez à nous ont dit ces industriels aux jeunes filles des lieux les plus éloignées, et ne vous préoccupez ni de votre logement, ni de votre entretien, ni de votre alimentation… Confiez-nous vos enfants ont-ils dit aux parents… Nous assumons sur nos têtes une immense responsabilité… Sous notre main, elles retrouveront de secondes mères : c’est la religion qui les a formées, et qui leur commande de les aimer comme vous les aimez vous-mêmes… Ils ont donc appelé des religieuses à leur secours…Ils ont érigé une chapelle, ils ont appelé un aumônier. De concert avec leur évêque, ils ont établi un service religieux, pourquoi faudrait-il le trouver extraordinaire ? Une commune même numériquement moins importante n’est-elle pas dotée d’un service religieux régulier ?… et l’on s’étonnerait qu’un établissement où se trouvent de 3 à 400 ouvrières à demeure soit mis sur le même pied ? Une pareille organisation favorise-t-elle les intérêts du patron ?… Pour loger et nourrir un personnel d’ouvrières semblable à celui qu’ils occupent, quel local n’ont-ils pas été obligés d’enlever à l’industrie, quel matériel de literie et d’ustensiles de cuisine n’a-t-il pas fallu se procurer ! Tous ces capitaux enfouis profitent-ils à la manufacture ?… En vain dira-t-on que ce régime assure au patron un travail mieux traité, une matière première plus soigneusement économisée ; que l’élément religieux qui domine l’atelier réagit efficacement sur les opérations de l’ouvrière, et qu’ainsi le chef se trouve amplement dédommagé des sacrifices. Ces observations ne sont pas sans réalité. Evidemment le chef ne doit pas y perdre. Comment se soutiendrait-il si ses sacrifices n’étaient pas compensés ?… S’il y trouve des bénéfices, ils sont largement absorbés par les frais indépendants de la manufacture qu’il est obligé de s’imposer… S’il veut soutenir avec succès la concurrence qui lui est faite, n’est-il pas obligé de prendre tous les moyens que le génie humain peut inventer pour stimuler l’ouvrière et obtenir que tout ce qui lui est confié soit le plus convenablement traité ? … Au reste tout industriel doit tendre à réaliser le plus de bénéfices légitimes possibles. … Mais les ouvrières dont la jeunesse s’est écoulée au sein de ces établissements ont-elles à maudire le jour où les portes leur en ont été ouvertes ? … Elles ont à s’en féliciter au point de vue de leur bien-être physique. Elles sont mieux logées qu’elles ne l’auraient été en restant dans leurs familles. Comparez leurs pauvres chaumières à ces vastes salles où la lumière et la chaleur ont été ménagées avec intelligence, à ces spacieux dortoirs où l’air se renouvelle à volonté…, où la propreté la plus minutieuse est l’objet d’un entretien constant…Elles sont mieux nourries…[La nourriture] est plus nutritive et plus saine, parce qu’elle est préparée avec plus de soin et de savoir…. Sont-elles malades, elles reçoivent plus de soins et ont plus de ressources pour revenir à la santé. Un médecin leur prodigue ses visites…Des médicaments leur sont fournis, des religieuses exercées aux fonctions d’infirmières exécutent les ordonnances médicales…  

Elles ont plus de facilités d’économie que partout ailleurs et peuvent plus aisément s’y ménager des ressources pour leur avenir. Leur salaire n’est pas moindre que celui des ouvrières de leur capacité qui travaillent dans des manufactures où n’existe pas le même régime et leur éloignement du contact habituel avec le monde les soustrait à une foule d’occasions de dépenses…Malheur à la jeune fille qui se place sous la tyrannie de la mode ; et combien en est-il aujourd’hui qui sachent s’en affranchir ? …Les choses ne se passent pas ainsi dans les manufactures qui nous occupent… Tous les achats [de la jeune fille] sont surveillés par une religieuse qui dirige son choix, réforme ses goûts souvent dépravés… Ces jeunes filles goûtent les conseils qui leur sont donnés et les mettent en pratique. Il n’est pas rare de les voir sortir, emportant avec un confortable trousseau une somme plus ou moins importante, selon leur capacité et le temps qu’elles ont passé dans l’établissement. L’expérience démontre que de pareils résultats ne se produisent presque jamais dans les autres manufactures. Condamnées jeunes à gagner leur vie, la plupart des jeunes filles, qui fréquentent des manufactures où n’ont pas été introduites des religieuses, sont dépourvues de tout moyen de s’instruire…A l’âge où l’éducation religieuse devrait se faire, l’atelier vient l’enlever à sa famille, à l’école, aux sollicitations du pasteur…Les jeunes filles de nos ateliers ignorent, en plus grand nombre, les premiers éléments de leur langue… Les jeunes filles des manufactures religieusement organisées échappent à cette déplorable situation. Elles ont gratuitement et à volonté, la faculté d’acquérir la double instruction. L’une des premières sciences nécessaires à la femme est de savoir travailler à l’aiguille, de connaître la manière de tenir le linge, de diriger une maison d’après les règles de l’ordre et d’une sage économie. …. La fille de nos ateliers arrive, en général, à l’âge nubile, sans avoir été initiée  à la connaissance de ces divers devoirs… Or, à l’aide des religieuses, la situation change de face. L’ouvrière est dressée en temps utile. Elle prélude aux devoirs plus importants que l’avenir lui réserve par les soins et l’ordre qu’on l’oblige à mettre à ce qui est à sa disposition. Dirigée de la sorte, elle pourra, sans présomption, aborder plus tard les sérieuses obligations de la mère de famille. Loin d’être le fléau de sa maison, elle en sera au contraire la bénédiction et l’ornement. De l’ordre physique, on passe à une région plus élevée… C’est sous ce dernier rapport surtout qu’une jeune fille doit s’estimer heureuse de pouvoir passer le printemps de sa vie dans des manufactures soumises à une direction religieuse. L’honneur et l’innocence sont les plus précieux trésors que puisse posséder une jeune fille. La religion seule peut la sauvegarder efficacement… Le présent, l’avenir des jeunes filles qu’elle occupe sont confiées à la sollicitude de la religieuse. Les surveiller dans le moment où la cessation du travail les rend à leur liberté individuelle pour empêcher les intrigues et les liaisons suspectes, les diriger dans leur inexpérience…étudier leurs penchants pour les réformer, s’ils sont vicieux ou leur imprimer une salutaire impulsion, s’ils s’inclinent vers le bien… Voilà leur mission. Elle est sociale autant que religieuse. L’immense influence dont dispose la femme, personne ne l’ignore… N’est-il pas évident que, dans ces manufactures, elles reçoivent une direction plus intelligente et sont soumises à une surveillance plus tutélaire qu’au foyer domestique ?

Montboucher,  4 mars1858

Lettre de l’abbé Meyzonnier, Prêtre-aumônier de l’établissement séricicole de M. Lacroix, à Montboucher, près Montélimar  (Drôme) – Larges extraits de sa lettre adressée à Louis Reybaud et publiée par celui-ci  

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