Récit de fête à la fabrique

Anne Duchamp, petite-fille de Claude-Joseph Bonnet, écrit à son père Pierre-Eugène Duchamp pour relater la fête de la fabrique de Jujurieux, qui se tenait chaque début d’août.

La journée d’hier n’a pas été belle, le ciel était couvert de la même manière que les derniers jours que nous avons passés dans ce ravissant Paris 1. Bon Papa. a payé sa fête aux filles 2 Dimanche matin, Emile [son frère] s’est amusé à se mettre dans un sac et à lutter avec des filles, on gagnait des brioches. Une première fois, il n’en a gagné qu’une moitié parce qu’il était arrivé le second, il l’a mangée, et comme une religieuse lui disait (c’est elle qui me l’a raconté) Emile pourquoi n’y retournez vous pas, il a répondu qu’on ne pouvait y aller qu’une fois ; on lui a bien vite permis d’y retourner, alors il a promis à une fille de jouer pour elle, et cette fois il est arrivé le premier, il a donc eu la brioche toute entière, et ce que cette religieuse a bien admiré, c’est que sans rien réclamer pour lui, il la lui a apportée toute entière. Elle trouve Emile si bien élevé, si gentil, est-ce que cela ne te fait pas honneur d’avoir un tel fils ? D’ailleurs, tout le monde l’aime et moi encore plus que les autres. Après les vêpres 3, on a changé de jeu ; des anneaux ont été pendus à une ficelle au millieu de la côte de la fabrique, il y avait un grand chariot dans lequel étaient six filles armées de bâton, deux filles menaient au grand trot car c’était à la descente, on les voyait arriver, le bâton en avant, l’oeil fixé sur l’anneau et lorsque l’adresse leur en avait fait enlever un, elles venaient recevoir quelque chose. Emile est monté, une première fois mais les anneaux étaient trop hauts, il n’a pas pu atteindre ; il ne s’est pas désespéré, et malgré la loi qui défendait d’y aller deux fois, le voilà qui remonte, et nous avec lui, la voiture part, on arrive sous les anneaux, il en fait tomber un dans sa baguette, il court recevoir la récompense de son habileté, le sort lui donne un parapluie en soie de 14 francs, le plus beau lot, il le donne à Marie Alliod, la fille de Gabrielle 4, c’est elle qui a été contente, elle nous a bien remerciés.

Nous sommes restés jusqu’au soir avec les filles et nous nous sommes amusées comme des bienheureuses. Maman est venue voir un moment, et nous sommes retournées le soir au chalet 5 avec elle.

Jujurieux, lundi 5 août 1867.

Papiers Duchamp, Le Spey

  1. La famille Duchamp s’était rendue dans la capitale pour voir l’Exposition universelle. ↩︎
  2. C’est l’expression employée par Bonnet lui-même. ↩︎
  3. On remarque que, pas plus que l’excursion à Brou, la fête de la fabrique n’interrompt le rituel dominical, lequel comprenait, bien sûr, les vêpres, c’est-à-dire, l’office de l’après-midi. ↩︎
  4. La cuisinière de la Maison bourgeoise. Marie Louise Alliod épousa Louis Merlin, comme on le voit au début du chapitre 11.  ↩︎
  5. La résidence du Spey aménagée par la famille Duchamp, un chalet à l’origine, à peu de distance de la manufacture. ↩︎

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