Compte rendu de visite en 1957 à Madame Fournier, ex-interne

Le 8 avril 1957, Henri Pansu rencontrait madame Fournier, ancienne ouvrière interne à l’usine de Jujurieux. Voici un compte rendu de cette visite.

Mme Fournier, née Angélina Vallod (1877-1965), ancienne ouvrière interne à l’usine de Jujurieux, était de Béon, près de Culoz, dans le département de l’Ain. Elle avait deux sœurs à l’usine. L’une d’elles « s’est faite religieuse Saint-Joseph ». Son père, qui était maçon, mourut quand elle avait cinq ans. Les enfants durent quitter la maison dès qu’ils eurent fait leur première communion. Ainsi son frère vécut à Toul. Leur mère, cultivatrice à l’origine, se rendit à Paris et dut, âgée, se placer comme domestique, elle est morte à l’hôpital.

Après sa première communion, Mme Fournier fut placée comme bergère, puis lorsqu’elle eut l’âge, elle alla travailler à l’usine car l’une de ses sœurs y était déjà. Mme Fournier a 80 ans, elle est arrivée à l’usine à 12-13 ans (par conséquent en 1889-90). Elle y resta interne dix-sept ans et  en sortit presqu’à la trentaine. Les quatre premières années, ça n’allait pas. Le temps lui durait. Elle était forte, elle était débordante de vie, elle n’avait vécu que dans les champs auparavant. « Je n’aimais pas ce renfermé, moi qui aimais courir ». « Il y en a à qui ça plaisait ». Elle a été longue à s’habituer. De là à dire que c’était une prison, il y a loin, pense Mme Fournier qui ajoute : ceux qui l’ont avancé sont de mauvais esprits. Elle fut ouvrière au remettage puis au montage. Mais cela n’allait pas, ce travail ne lui convenait pas du tout, elle le disait à la sœur de l’atelier. M. Mazille (qu’elle qualifie de bon père) s’en aperçut et s’arrangea avec les sœurs pour la faire passer au tissage. Car, au début, elle menaçait de s’échapper si elle ne changeait pas de travail. Elle l’aurait fait, dit-elle, lors de la montée le dimanche à la propriété de Chenavel, malgré la surveillance des sœurs et la police des maîtresses d’atelier : une ouvrière se sauva, à la faveur d’une promenade à Préau, il est vrai qu’elle était de Cerdon, non loin de là. Mme Fournier fut donc tisseuse. « J’aimais beaucoup mon atelier ». Lorsqu’elle travailla au tissage, elle s’attacha à la maison : « j’étais de la maison ». Puis, elle eut de l’anémie, fut fatiguée, il lui fallait de l’exercice, « on me mit portière » (elle recevait les nouvelles internes, marquait leur linge etc.) « C’est moi qui ai fermé le tissage, comme interne », car on n’y prenait plus que des externes. Portière, elle ramassait le courrier, les mandats etc.  Il fallait être discret, surtout avec les sœurs, dit-elle à propos de ce rôle de portière.

Aujourd’hui, elle pense qu’elle a passé là les plus belles années de sa vie. Elle quitta, ne voulant pas y passer toute sa vie. Elle se plaça chez le Dr Démias à Pont d’Ain, puis, en 1908, fut demandée en mariage par un cultivateur de Saint-Jean-le-Vieux, âgé de 37 ans. Elle accepta car elle voulait être chez elle, elle allait avoir 31 ans. Elle avait eu plusieurs partis à l’usine, des gareurs de métiers.

Mme Fournier fut veuve de bonne heure, elle vit, près de Jujurieux, avec une fille malade, de quelques petites ressources agricoles. Depuis quelques années, elle retourne à l’usine et on lui donne un petit travail. Elle trouve qu’il n’y a plus rien de ce qu’il y avait de son temps, mais elle reste très attachée à l’usine. L’esprit a bien changé : elle ne pourrait pas s’habituer à l’atelier maintenant.

Mme Fournier, qui a été inscrite sur le registre des Enfants de Marie du pensionnat de l’usine, à la date du 10 décembre 1894 et qui n’est pas une contestataire,  nous a donné des détails sur la vie de ce pensionnat, sur les religieuses, pour la plupart anciennes ouvrières (sinon elles ne s’y habituaient guère), sur l’ordre et la propreté qu’elles faisaient régner dans les dortoirs et dans la cour (avec maniaquerie, « ça finissait par énerver ») ; sur l’aumônier, « un saint homme » ; sur la politesse du directeur Joseph Richard ; sur les loisirs, des jeux d’enfants mais aussi la comédie ; sur les  promenades en rangs et la baignade bruyante quoique très encadrée à la rivière d’Ain ; sur  Chenavel, maison du dimanche et refuge en cas d’épidémie ; sur les visites de parents le samedi après-midi à qui l’on montrait les ateliers ; sur le suicide d’une ouvrière qu’elle juge plutôt sévèrement. La plupart de ces détails sont intégrés à nos analyses, avec les souvenirs de quelques autres ouvrières pensionnaires.

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